Cameroun, qu’as-tu fait de ta liberté de la presse ? PDF Imprimer Envoyer
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Par Yves Atanga, Cameroon Tribune   
Lundi, 03 Mai 2010 10:29

Parions que vous avez pensé à ce qu’on appelle depuis une dizaine de jours, l’ « affaire Bibi Ngota » ! Du nom de ce prévenu décédé à la prison centrale de Kondengui dans la nuit du 21 au 22 avril dernier. On en parlera abondamment ce 3 mai, dans un débat vif qui oppose en ce moment deux camps. Avec d’une part ceux qui, à l’instar du gouvernement, soutiennent qu’il s’agit de la mort d’un prévenu de droit commun, qui par ailleurs exerçait la profession de journaliste. Et d’autre part, une bonne partie de la presse, pour qui, le désormais célèbre Bibi Ngota s’est retrouvé en prison du fait de son activité professionnelle et en est mort par négligence.

 

Question : y a-t-il eu atteinte à la liberté de la presse ? Entre nous, c’est une discussion qu’on réussira difficilement à trancher. Telle n’est pas notre ambition. Mais il faut reconnaître que cette affaire tombe bien, d’une certaine manière. Elle permet de reposer la question de la liberté de la presse au Cameroun, bien au-delà du fait divers et de la polémique. L’enquête judiciaire prescrite par le chef de l’Etat nous dira où se trouve la vérité. Et en attendant, le cas Ngota servira d’illustration, dans un camp comme dans l’autre. Peut-être aussi de prétexte.

 

Mais s’il est une chose que reconnaissent généralement les professionnels des médias au Cameroun, c’est que la presse jouit d’une liberté de ton qui étonne plus d’un observateur. Depuis l’adoption puis la promulgation des lois sur les libertés en décembre 1990, les conditions de la pratique du métier de journaliste ont connu une métamorphose presque radicale. Dès les années dites « de braise », les journalistes ont accompagné l’ouverture démocratique. Ils y ont activement participé avec leurs témoignages, leurs comptes-rendus, leurs prises de position, leur virulence. Dans la démocratie qui se construisait ainsi sous leurs yeux, les journalistes camerounais ont su se faire une place de choix.

 

C’est que la pluralité des partis politiques restaurée en 1990 a entraîné une pluralité médiatique formidable. Créer un journal n’étant plus un parcours du combattant ; la censure ayant ensuite été limitée, puis abolie, la voie était ouverte à une expression libre de la presse. Et elle ne s’est pas fait prier. Plus de 500 titres paraissent aujourd’hui au Cameroun, dont six quotidiens, si l’on compte le journal satirique Le Popoli. Côté audiovisuel, la libéralisation de 2000 porte fièrement ses fruits aujourd’hui : une centaine de radios, une douzaine de chaînes de télévisons privées. La plupart fonctionnant dans l’illégalité, mais « administrativement » tolérées.

 

La conséquence de cet essor du journalisme, c’est que la profession a enregistré une explosion démographique inédite, mais compréhensible. Le journaliste devenu une espèce de héros intouchable, ne pouvait que susciter des vocations. Problème : la porte grandement ouverte a laissé entrer tous ceux qui voulaient entrer. Les plus nombreux n’avaient malheureusement pas bénéficié de la moindre formation aux rudiments du métier et à ses règles déontologiques. Mais ils sont devenus journalistes, possèdent une carte de presse, se rendent coupables de dérapages professionnels, sans s’en rendre compte ou en parfaite connaissance de cause. Et à toutes fins utiles, se servent allégrement de la liberté de la presse comme parapluie.

 

D’accord, il existe des entraves. Certains se disent parfois intimidés par des gens haut placés ; beaucoup d’autres déplorent les sempiternelles difficultés d’accès aux sources d’information. Mais comment passer sous silence la précarité ambiante ? Comment comprendre que les professionnels continuent à côtoyer ces francs-tireurs, ces maîtres chanteurs, et tous ces mendiants qui infestent le milieu ? La vraie menace est peut-être là. Quand les patrons de presse – journalistes pour la plupart – freinent des quatre fers lorsqu’on parle d’améliorer les conditions de travail. Quand le sujet de l’assainissement ne sert que pour des débats radiophoniques et télévisés sans suite. La carte de presse n’est pas ce qu’elle devrait être et tout le monde s’en contente. Les journalistes, eux-mêmes, ceux qui estiment qu’ils en sont, éprouvent trop de mal à se mettre ensemble pour réguler leur profession. Et ça commence à durer.
 

Article Cameroon Tribune

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